Le label éco, comme préfixe à un futur quartier d’habitation de la Pontaise à Lausanne, peut-il être autre chose qu’un instrument de marketing politique? En d’autre terme, peut-il fonder un morceau de ville en donnant la priorité à une préoccupation écologique?
Il est permis d’en douter. Le but premier de la ville est donner asile à ses habitants, donc de fournir de la sécurité, des logements, de la nourriture, l’accès à des réseaux d’eau et d’énergie, à l’éducation, puis aux loisirs, etc.. Que cette agglomération humaine ait des vertus écologiques n’est qu’une résultante éventuelle, découlant des mœurs et usages des habitants qui la composent.
L’écologie urbaine existe, elle est arabo-musulmane
Pour autant, de tels modèles existent depuis longtemps. Kairouan, fondée au VIIe siècle (Voir Georges Marçais, “Kairouan et Tunis”, Paris 1937), de nombreuses agglomérations yéménites (Voir Pietro Laureano, “The Oasis Paradigma”, in Joseph Rykwert, “Structure and Meaning in Human Settlements”, Philadelphia, 2005. *Merci à Pierre Frey pour cette référence), se sont toutes établies dans des régions très pauvres en ressources hydrologiques, selon un mode de gestion précautionneux de l’eau.
Tiens tiens, ici, le modèle vertueux n’est pas nordique, mais arabo-musulman! Creusons un peu plus, pour noter que la ville arabo-musulmane se fonde par groupement de quartiers clos, capables de vivre en autarcie alimentaire et hydrique, ce qui leur a permis de résister à de fréquentes périodes de troubles. Prenons le cap de la ville d’Alep, en Syrie. Soumise à des vagues successives d’envahisseurs, croisés, seldjoukides, mongols, mamelouks, mise à sac plusieurs fois, elle conserve à travers les siècles cet élément structurant permanent qu’est le quartier clos, lui-même composé d’immeubles introvertis autour d’un patio. Les autorités, civiles ou religieuses, ne se chargent que de maintenir ou de moderniser l’enceinte fortifiée, le réseau d’adduction d’eau, les lieux de cultes et les souks. Mais ne donnent aucune prescription pour l’habitat privé, sauf l’impératif de l’accord entre voisins (Voir Jean Sauvaget, “Alep”, Paris 1941).
Le quartier autonome
Donc, pour les autorités lausannoises désireuses d’édifier un quartier vertueux sur le plan écologique, le modèle existe. Mais il suppose d’accorder au futur quartier une autonomie de décision et d’organisation sans équivalent dans le reste de la ville. Le quartier Vauban s’est du reste établi de manière autonome, par le squat préalable des anciennes casernes, puis par une programmation décidée de manière interne, ce qui n’empêcha pas qu’elle eût son lot d’exclusions et d’autoritarisme.
Lausanne pourrait faire œuvre pionnière si elle prenait au mot ses intentions. Elle fournirait une quantité d’eau et d’énergie donnée par tête d’habitant, déterminerait un contrat de services municipaux selon la part de contributions fiscales, et en contrepartie laisserait au quartier une très large autonomie d’auto-organisation. Vous pariez que ce ne sera pas le cas?
Panopticon occidental versus privacité arabo-musulmane
Mais dans ce bref parallèle entre sociétés urbaines occidentale et arabo-musulmane, il convient encore de mettre en perspective l’intuition de David Gaillard (”Vers un nouveau totalitarisme vert”, dans le même dossier thématique), qui soupçonne les futurs éco-quartiers de servir les visées d’une organisation sociale basée sur l’auto-surveillance panoptique.
Disons-le tout net, nos sociétés urbaines occidentales sont depuis longtemps déjà soumises à ce régime! La règle dominante de l’urbanisme est celle d’une implantation centrale sur la parcelle, impliquant une architecture extravertie, ouvrant ses fenêtres sur l’espace public. Voir et être vu, telle est la règle dominante. En Hollande, sous l’influence du Jansénisme, on a même poussé plus loin: on ne met pas de rideaux aux fenêtres, car qui met des rideaux est soupçonné d’avoir quelque chose à cacher! La prolifération des façades en verre, des bureaux “open-space” relèvent d’une même origine anthropologique. La téléréalité, elle aussi née en Hollande, Facebook, ou chacun dévoile volontairement sa privacy, ne font que poursuivre ce contrôle collectif jusqu’au dernier recoin des wc.
Par contrepoint logique, nos sociétés européano-centristes méprisent depuis lurette la culture arabo-musulmane, qu’elles considèrent, d’un seul bloc, liberticide et rétrograde. Sur le plan de l’urbanisme, en tout cas, celle-ci sait bien mieux que nous organiser la séparation entre privé et public, gérer les ressources et utiliser le sol avec parcimonie - une medina propose une densité de 2 à 3 fois sa surface au sol, à comparer avec nos quartiers de villas de 0,2 à 0,3! -. La cellule d’habitation est introvertie autour d’une cour et d’un puits, elle s’agglomère en quartiers autarciques, eux-mêmes s’additionnant pour former la ville au cœur d’une enceinte. Elle est un modèle de structure fractale, basé sur le caractère introverti, intime et privé de la cellule de base, sans qu’aucun urbaniste n’en ait tracé le dessin, prescrit la couleur des volets ni ordonné la pente des toits!
L’éco-quartier, un contrat idéologique
D’un point de vue structuraliste, on peut penser qu’il n’y a que la pénurie des ressources qui puisse fonder le caractère écologique d’un quartier. Pour sa survie, le groupe humain qui le compose est alors amené à s’auto-organiser, à inventer des solutions pour satisfaire ses besoins minimaux. Point n’est alors besoin de sophistication technologique, la rusticité des solutions vernaculaires a déjà prouvé son efficacité millénaire.
Dans nos sociétés de la surabondance, un quartier ambitionnant une faible empreinte écologique devrait alors se fonder sur un contrat social particulier, qui serait donc de nature à autonomiser ceux qui y adhèrent par rapport au reste de la société. En Occident, il n’y a guère que le familistère de Guise où l’on ait tenté avec une certaine réussite de satisfaire à un tel projet.
La participation, un faux débat
En poussant un peu plus loin la réflexion, on pourrait même avancer que, si l’on ignore tout de l’identité de ceux qui vont y habiter et du mode de relation sociale qui les reliera, la forme participative est par essence contraire à l’ambition d’un quartier écologique, puisqu’elle procèdera par addition de désirs et de conceptions individuels. Pris au hasard dans le supermarché idéologique des gadgets à la mode, ils seront incapables de générer “spontanément” une co-habitation.
La question n’est donc pas même celle de savoir si le mode de procédure participatif retenu sera bon ou mauvais: il ne sera tout simplement pas pertinent au regard de l’objectif de tempérance que l’on cherche à nous vendre.
Francesco Della Casa
Publié dans Aménagement du territoire | Tags Eco-quartier, francesco della casa, ville arabo-musulmane |
Une réaction sur “L’écologie ne peut suffire à fonder une identité de quartier”
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“une organisation sociale basée sur l’auto-surveillance panoptique [...] Voir et être vu, telle est la règle dominante.”
A la nuance près que le panoptique dissocie tout exprès le “voir” et l’”être-vu”. Les prisonniers ne sont pas en contact entre eux, ignorent quand ils sont surveillés et quand ils ne le sont pas, car ils ne voient jamais leurs gardiens, qui eux voient tout sans être vu.