EDITORIAL DE LA SEMAINE

Bâle, ou le respect simple de la liberté individuelle

Par Yann Gerdil-Margueron

L’ENFER EXEMPLAIRE DE LAGOS

LagosAncienne capitale du Nigeria, Lagos connaît une expansion foudroyante. Avec bientôt 10 millions d’habitants répartis sur 300 km2 de superficie, Lagos est la plus grande ville d’Afrique après le Caire. Pour certains architectes et urbanistes, la mégalopole de l’Afrique noire serait une ville modèle. Les Occidentaux devraient réfléchir à la manière dont Lagos se construit à partir du chaos urbain. Cette théorie, défendue par l’architecte Rem Koolhaas, rencontre aujourd’hui un large écho. Paradoxalement, Lagos pourrait être une source d’inspiration pour certaines villes de Suisse dans leur gestion de l’espace public.
Jacques Allaman

A l’exemple de Lagos, d’autres villes de l’Afrique de l’Ouest sont riches d’enseignements pour les villes de Suisse romande notamment. La contribution de Jérôme Chenal, architecte et urbaniste du Laboratoire de sociologie urbaine de l’Ecole polytechnique fédérale:

Lagos - ville invivable - est depuis 2000 médiatisée et popularisée « grâce » au passage de Rem Koolhaas et à la sortie de l’ouvrage collectif Mutations (Koolhaas, 2000). Cette métropole ouest africaine devient alors l’essence même de la ville, entre globale et générique. Elle explique à elle seule les autres villes et inversement. Ensuite Koolhaas est reparti de Lagos pour la Chine, ou pour Dubaï et pour d’autres contrées, créant les modes, et proclamant les endroits où il va, « endroits où il faut être ».
Aujourd’hui Kinshasa, Abidjan, Dakar, Libreville ne sont plus sous les feux de la rampe, ni dans les médias, ni dans les recherches urbaines, tant les modèles asiatiques et arabes impressionnent plus par leur modernité, leur vitesse, leur développement économique que le chaos des villes d’Afrique. Pourtant, la ville africaine est riche d’enseignements, même si elle semble loin des réalités des villes occidentales et des villes mondiales, de Singapour à Tokyo, de New York à Hong Kong. Et cet enseignement peut se décliner sous trois domaines majeurs distincts les uns des autres, mais forcément interconnectés qui nous apprennent non seulement ces villes, mais toutes les villes.
Le premier enseignement est que la ville africaine dans sa gestion, sa planification, son quotidien exacerbe les problèmes et les rend visibles. Les migrations, les replis identitaires, la pauvreté, la gestion des déchets, l’économie urbaine pour ne citer que ces quelques exemples sont autant de domaines présents dans toutes les villes - Genève et Lausanne n’y échappent pas - et en ce sens, la compréhension des enjeux dans les villes du Sud, par le fait qu’ils sont exacerbés tant le contexte est difficile, nous permettent, pour qui sait les lire, de comprendre les mécanismes en présence, les dynamiques urbaines.
De plus, la plupart des villes évoluent dans des contextes de crise économique durable - Abidjan vit cette situation depuis bientôt 30 ans ! - et les habitants ont trouvé des « arrangements », des solutions pour réagir face aux manques, aux pénuries et autres paupérisations des sociétés. Elles nous enseignent alors autre chose qu’une gestion urbaine basée exclusivement sur du développement économique. Et la récente actualité mondiale nous montre qu’il faut prendre aux sérieux les contextes de crise et la diminution des revenus. Les villes africaines vivent cette situation depuis des décennies maintenant.
Le deuxième enseignement de la ville africaine est qu’elle n’est pas cette entité auto-construite et auto-régulée comme décrite régulièrement - ou fantasmée - mais qu’elle est planifiée. Elle fait, elle aussi, l’objet d’une tentative de contrôle de la production de l’espace de la ville.
Et cette donnée n’est pas nouvelle tant les villes d’Afrique de l’Ouest ont été conçues et planifiées et gérées de la même manière depuis leur fondation. Il n’y a pas eu de changement de paradigme, ni aux l’Indépendances, ni dans les années 80, lors des grandes crises urbaines. Les colonies ont imposé un modèle de forme urbaine basé sur la séparation des populations, et aujourd’hui encore, les villes se développent et se planifient de cette manière.
De plus, les modèles de ville, s’ils sont directement issus du colonialisme, ont été largement repris depuis les indépendances par les élites africaines qui ont fait des grandes villes les vitrines des Nations, des instruments de modernisation des sociétés. « L’homme moderne habite en ville » aurait-on pu lancer comme slogan dès 1960. Pour mémoire, on se souviendra du projet d’urbanisation des populations nomades en Mauritanie (Koita, 1994) et du projet de ville moderne en Côte d’Ivoire (Haeringer, 1985).
Donc, la planification existe, les modèles existent, les aspirations des élites à se projeter dans un type d’espace - urbain - existent, il n’est dans ce cas plus possible de dire que la ville n’est pas planifiée, rêvée ou dessinée.
Mais malgré cela, la ville africaine semble chaotique, sans gestion. Son échec ne vient pas d’une auto-regulation allant cahin-caha, dans un contexte économique difficile, mais bien d’une impossibilité pour les élites de prendre au sérieux les dynamiques urbaines. A force de rêver la ville, de vouloir en faire un outil d’enseignement de la modernité, on oublie les dynamiques en présence, on oubli que des gens vivent dans les rues, que des gens se déplacent, dorment, mangent dans ces villes. La planification d’une ville ne doit pas se faire sur une idée de ville, mais sur une réalité de ville.
La planification, les formes urbaines demandent aujourd’hui une refonte des modèles de ville non plus uniquement basée sur la modernité et le projet d’Etat, mais auto-centrée sur les individus, c’est-à-dire partant des dynamiques sociales, les stratégies des habitants (Chenal, 2009) et plus uniquement les formes urbaines
Le troisième enseignement donne de l’importance au contexte, qu’il soit géographique, climatique ou économique. Une abondante littérature « mondialisante » tend à démontrer que l’uniformisation des formes et des espaces des villes est en marche, que l’uniformisation des pratiques du quotidien, de la consommation et des aspirations sont maintenant effective. Si dans une large mesure on peut comprendre l’idée d’une mondialisation unifiante, elle trébuche rapidement sur les trottoirs de Dakar. Les rythmes, les modes de vie, la vie quotidienne, les saisons, l’arrière-pays, les flux migratoires, même s’ils existent partout sont autant d’éléments qui réfutent l’idée même d’une uniformisation des villes. L’observation de l’espace public en donne régulièrement les preuves. La ville est dépendante de son environnement, loin de l’image de la ville globale, déterritorialisée. La ville africaine n’est pas une ville sans territoire, une ville globale dans une société d’archipel.
Par contre, dans le sens d’uniformisation, une mondialisation des villes africaines a existé ; c’est la colonisation. En matière de morphologie urbaine, elle fut une réelle globalisation visible particulièrement dans les villes francophones. Donc si mondialisation il y a, elle date d’un siècle et demi sur le sol africain. Et Dakar se développe de telle manière qu’en 1936 (Moraze, 1936) l’explication de son développement provenait déjà de cette « économie mondiale ».
D’autres enseignements sont possibles, mais nous montrons les plus importants aujourd’hui, du moins ceux qui peuvent alimenter les débats sur la Ville, de Kuala Lumpur à Lausanne, de Bogota à Liverpool, de Sidney à Poitier.

Jérôme Chenal, 26 février 2009

Références :
Chenal, J. (2009) Urbanisation, planification urbaine, modèle de ville en Afrique de l’Ouest : jeux et enjeux de l’espace public., ENAC, Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne, Lausanne, 578.
Haeringer, P. (1985) Vingt-cinq ans de politique urbaine à Abidjan : Ou la tentation de l’urbanisme intégral. Politique Africaine 17, p. 20-40.
Koita, T. (1994) Migrations, pouvoirs locaux et enjeux sur l’espace urbain. Politique Africaine 55.
Koolhaas, R. (ed.) (2000) Mutations. Actar, Barcelone.
Moraze, C. (1936) Dakar. Annales de géographie 45, 607-31.

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